Dégât collatéral inattendu, la seconde guerre mondiale et ses nombreuses privations ont laissé une trace indélébile dans l’imaginaire collectif en matière de rapport à l’alimentation, augurant pour une part certains abus et manquements qui caractérisent le contenu de nos assiettes actuelles.

En effet, au cours de ces longues années de pénurie alimentaire, les mères de famille on dû rivaliser d’inventivité pour mettre chaque jour quelque chose sur la table, les denrée de base telles que le beurre, le lait, le pain, les oeufs et même le café se monnayant à prix d’or au marché noir,  sans même parler de la viande, si bien que les aliments disponibles au garde-manger se résumaient le plus souvent aux navets et autres rutabagas ( d’où une très mauvaise réputation,  qui leur est malheureusement restée jusqu’à ce jour ) ainsi que du pain si noir qu’il « collait au couteau «.

Après ces longues années de privation, donc, plus question de se priver de quoi que ce soit, et c’est après la seconde guerre mondiale que la viande a commencé à occuper une place centrale dans l’assiette, au détriment des légumes, céréales et féculents, qui y occupaient jusqu’alors une place de choix, et se sont vus par là même relégués au rang de « garniture» ( cf la feuille de salade qui, la plupart du temps, squatte timidement le bord de l’assiette au restaurant ).

Pourtant , il se pourrait que notre société actuelle entretienne une attitude légèrement ambivalente avec les notions de privation et d’abondance.

Notre époque nous donne en effet l’occasion de vivre un curieux et non moins interpellant paradoxe. Alors qu’à l’autre bout du monde, certains en sont encore à se demander combien de grains de riz ils vont bien pouvoir mettre dans leur assiette, de ce côté de la planète coexistent, d’une part une préoccupation extrême à l’égard de l’apparence physique ( conséquence de la disparition, pour bon nombre n’entre nous,  du besoin de veiller en permanence sa survie et à sa subsistance ? ), et d’autre part le développement des maladies de civilisation, dites « de pléthore» , que notre société connaît maintenant de manière très intime. 

On a ainsi remplacé la préoccupation visant à ne pas mourir de faim, par une autre préoccupation qui pourrait paraître à première vue des plus absurdes, mais est non moins douloureusement réelle : celle de ne pas mourir d’avoir trop ( et/ou mal ) mangé. 

Tout cela se déroule bien sûr dans un contexte de fond de crise économique, nécessitant un travail à plein temps pour la plupart des gens, et de désertion concomitante de la cuisine familiale, restée longtemps l’apanage des femmes ( à l’opposé de celle des grands chefs, qui est elle restée très longtemps l’affaire des hommes).

Il faut aussi compter avec l’apport non négligeable, dans cette problématique contemporaine, des grands pontes de l’industrie agro-alimentaire, qui nous bombardent avec force persuasion de gammes de produits sans cesses plus diversifiés les uns que les autres, censés répondre avec une précision chirurgicale à nos besoins les plus profonds en matière de goût, de santé ou encore de gain de temps aux fourneaux, et dont nous sommes donc par conséquent supposés ne plus pouvoir nous passer.

Qu’il s’agisse de produits laitiers, de pain, de viande, on pourrait se demander si cela a encore quelque chose à voir avec ce que mangeait notre grand-mère ou notre arrière grand mère au début du siècle. 

Une question de progrès me direz-vous ?

La question est de savoir dans quelle mesure certains  produits proposés par l’industrie agro alimentaire sont tellement transformés, qu’ils ne nous proposent plus essentiellement que des matières premières de qualité nutritionnelle et gustative discutable ( par définition moins coûteuses ), tout cela dissimulé à nos pauvres papilles gustatives à grands renforts de sel ( formidable exhausteur de goût ), sucre, arômes, épaississants, et autres sympathiques adjuvants, qui outre leur impact potentiellement délétère sur notre santé, cachent aux pauvres oubliés de la gastronomie que nous sommes devenus ( sans forcément en être conscients )  la triste réalité du contenu de nos assiettes.

Comment expliquer qu’une multitude de gens, de plus en plus croissante, continue de se battre avec leur balance et leurs kilos superflus ( tout en étant, pour certains, la plupart du temps morts de faim ), alors qu’à côté de cela les rayons des supermarchés regorgent de produits à zéro pourcent plus variés les uns que les autres ? 

Est-il possible de construire un équilibre nutritionnel satisfaisant, sans avoir à se confronter à une sensation de frustration permanente, pour notre plus grande perte sur le plan à la fois de la santé et du plaisir ?

La réponse est oui, mais cela nécessite de chercher activement à éviter certains écueils tels que :

  • les aliments  pauvres en matières premières nobles ( par exemple, farine, sucres, matières grasses de mauvaises qualités et présentes en trop grande quantités) et mal équilibrés,  occasionnant culpabilité latente ( trop gras, trop sucré ) et difficulté à atteindre la satiété ( aliments pauvres sur le plan nutritionnel, l’organisme ne se laisse pas duper );
  • les aliments  trop assujettis à la chimie ( arômes, exhausteurs de goûts ), pour lesquels elle est généralement utilisée afin de camoufler la pauvreté en qualités gustatives et nutritionnelles des ingrédients utilisés;
  • les aliments pauvres en fibres, ne nécessitant pratiquement aucun effort de mastication ( il faut 20 minutes de mastication pour que le cerveau enregistre la sensation de satiété );
  • les aliments présentés comme moins gras et ou moins sucrés, mais contenant pour la plupart la panoplie d’adjuvants citée plus haut, afin de compenser l’absence de goût, ce qui provoque la satisfaction temporaire liée à l’idée d’avoir « mangé sainement », mais suivie de la frustration et du manque de satiété, liés au fait d’avoir tenté de leurrer l’organisme sur les apports nutritionnels escomptés ( par exemple, les édulcorants qui préparent  l’organisme à métaboliser des sucres rapides sans aucun aboutissement ).

Comment faire ?

Peut-être par commencer à ré-inviter dans nos placards un peu plus de produits de base tels que légumineuses, céréales, légumes, fruits,.... et non exclusivement une armée de produits tout prêts à consommer, mais aussi, pour certains, plus trafiqués les uns que les autres.

C’est là qu’entre en jeu la question du temps.

Il est vrai que cuisiner, ne fut-ce que de temps en temps, demande un minimum d’implication.

 Mais qui a dit qu’il fallait se transformer du jour au lendemain en Desesperate Housewive du fourneau, sinon rien ?

Pourquoi ne pas plutôt considérer cela comme un défi, mais aussi comme une nouvelle façon de se faire plaisir, et non une obligation à laquelle on refuse de se plier tellement elle semble contraignante ? 

Il s’agit de se ré-approprier le contenu de son assiette, ne fut-ce qu’un jour par semaine pour commencer, tout en découvrant éventuellement de nouveaux ingrédients et de nouvelles manières de faire, et en profitant par la même occasion pour générer des restes pour plus tard. 

Et tout comme l’appétit vient en mangeant, l’amour pour la cuisine vient en cuisinant. Cela peut même se transformer en quelque chose de passionnant...

 

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